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4 articles avec dessin

"Avec" Outil pour une quête d'identité (trisomie)

Publié le par Jaz

De la parataxe à la syntaxe dans l'énonciation
De la parataxe à la syntaxe dans l'énonciation
De la parataxe à la syntaxe dans l'énonciation

De la parataxe à la syntaxe dans l'énonciation

Il s'agit De Yann cette fois. Il n'en est pas au jeu qu'implique l'usage des pronoms dans l'article sur la réversibilité dans l'énonciation avec Artus. Yann juxtapose les mots sans utiliser les outils fonctionnels que sont les prépositions par exemple.

Ce jour là, son père l'accompagne. je le sais, aussi depuis l'interphone, je modifie la routine en lui demandant : Tu es seul ? J'insiste et il répond quelque chose qui ressemble à :

- e papa.

Nous nous installons et je dessine le scénario pour situer sa réponse.

Nous parlons de ses projets pour le lendemain  et il me dit

- manger Anthony

je m'esclaffe et réalise alors la 2e feuille pour lui faire intégrer davantage le travail de la première.

Les mots remplacent le dessin des personnages et la préposition souligne la séparation nécessaire entre deux personnes distinctes. Il était dans une vraie relation fusionnelle avec ce copain lorsqu'ils avaient partagé une même chambre, incapable de différencier son linge de celui de l'autre par exemple, et au retour de leur séjour, sa mère avait du lui apprendre à reconnaitre à qui était celui qui sortait de la machine à laver !

Nous discuterons ensuite sur la base des photos qu'il a prises et je tâcherai de le comprendre sans la traduction et les commentaires maternels, corpus qui sera présenté  dans l'article suivant.

Il part quelques jours en vacances et 15 jours plus tard, sa mère l'accompagne à nouveau.

Le scénario se renouvelle à l'identique, il n'a bien sûr pas intégré l'usage de la préposition.

Sa mère est présente, nous ne sommes plus seuls. il s'installe d'entrée de jeu sur le vélo d'appartement, attrappe dans le panier voisin le crocodile et le dynosaure  qu'il fait dévorer par ce dernier. Il se décide enfin à venir s'asseoir à sa place et quand il est installé, je lui enlève les animaux jouets (pauvre crocodile à la maâchoire fendue) et lui redonne le dessin de la fois précédente. Nous le relisons ensemble, il répète l'énoncé pour montrer à maman une façon de s'y prendre pour mieux parler.. Puis je lui demande de redessiner le scénario, avec ceux qui sont là aujourd'hui. Il se fait prier mais finit par dessiner un personnage dans la maison, puis un à l'extérieur, et enfin un deuxième.

Cela nous a pris beaucoup de temps  et lui a beaucoup "coûté" !

Il écrit ma question, j'épelle "seul". Je lui signale que le ? veut dire qu'on pose une question. Je cache le modèle pour  qu'il écrive l'énoncé. Nous le reconstituons à partir des dessins. Il va identifier les personnages en écrivant leur nom. Pour le petit bonhomme "c'est qui?"

- c'est Catherine (presque chuchoté)

Je lui fais remarquer qu'il aurait pu lui mettre une jupe comme à moi. Au moment de nommer par écrit les personnages, il écrit maman.

Pour retrouver la réponse à la question à partir du scénario, je montre les personnages du dessin il recopie leur nom et je lui tends un crayon de couleur pour le petit mot qui dit qu'on est ensemble, le mot m'échappe, "avec qui tu es?".(ce genre de lapsus est très fréquent mais n'aide pas pour autant systématiquement comme cela s'est passé avec Sénia)

Nous passons à lire la deuxième feuille de la fois précédente, (je l'aide pour main que je prononce car il va de lettre/syllabe en mot connu monosyllabique) et j'insiste sur le fait que c'était ce qu'il désirait qui ne s'était d'ailleurs pas passé. Sa mère ajoute, tu l'as vu aux percussions. Aujourd'hui, seul avec maman (père et soeur en vacances) ce sera peut-être possible : sa mère avait envisagé de partager ce moment en appelant la mère de son copain...) et même essayer un cinéma...

Sa mère nous laisse. La séance se poursuivra autour d'écrire des mots. Je le laisserai essayer de retrouver ceux que nous avions travaillés la fois précédente à partir de ses choix de photos.

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Handicapé mental sous influence?

Publié le par Jaz

Que faire?

Je n'ai pu m'empêcher de penser à "des souris et des hommes" de John Steinbeck et à Lennie...

Yann, 20 ans, trisomique mais pas seulement, est intégré maintenant dans une SAS. A cette rentrée, il a un comportement inadmissible aux yeux des responsables de l'établissement: devant tout le monde, il est allé "uriner" sur les bambous de la barrière de l'établissement et n'arrête pas de se frotter à un camarade qui s'en plaindrait.

Trisomique certes....

Que faire donc? Comment  préparer Yann à changer de comportement?

Lorsque les parents, convoqués, bien embarassés, évoquent la possibilité qu'il soit "sous influence" d'un camarade, on leur rétorque qu'il a du caractère en refusant de prendre en compte cette hypothèse. En effet, il s'oppose certes, mais comme un enfant de 3 ans... en tenant tête face à la hiérarchie, n'ayant pas intégré les règles pragmatiques du respect de l'autre... Ils pensent le connaitre de réputation mais tout le monde oublie (ou ignore) qu'il a fallu aller le chercher très loin pour entrer en communication avec lui lorsqu'il avait 9 ans, lui dont le comportement à notre première rencontre évoquait une sorte de petit animal sauvage en quelque sorte... sans parole, avec stéréotypies, hyperactivité etc....

Je retrouve Yann après le très long temps des vacances, 20 ans maintenant, tout heureux des photos prises à sa colo du mois d'août où il est allé, en tant que "grand". Nous allons pouvoir travailler avec le support de ce matériel mais il y a ce problème dont la mère a parlé au téléphone la veille... Comment l'aborder? D'abord, le thème des vacances, de la colo, son langage va-t-il lui permettre d'en parler?

Le langage du jour

Les activités en colo

Il a fait de l'escalade. Je n'avais pas compris aussi travaillons-nous à mettre en place les syllabes et le mot à notre habitude. Le 2e mot non identifiable non plus, travaillé ainsi, sera brochettes. Ceci pour la parole. Il "raconte à sa façon" l'image servant de déclencheur pour évoquer la situation. Alternance de couleur, la notation n'est pas phonétique (pas tout à fait je par exemple).

Description 1ère situation: escalade

J'ai mis mousqueton

J'accroche. Comme ça regarde ça.

C'est la corde? (il mime qu'il y grimpe)

Oui c'est une corde

J'ai monté la-haut. Et j'ai fait ça: hop hop. et je suis arrivé.

2e image au sommet. Avec qui? (Il sont 3 sur l'image)

...trice. J'sais pas son nom.

Théo.

Autre image de parapente

Là... chute... parapente

Je cours Je saute Je chute (=parachute)

Je vois des montagnes. Oui c'est ça.

Regarde c'est mon casque. J'ai rivé (=arrivé) aterri à drapeau. Oui des lignes là-bas.

Tu as eu peur?

Non j'ai pas peur.

Il me montre son aterrissage

Tombé par terre.

Autres images

- J'ai fait un golf

- été à la talie (= Italie)

- C'est toi qui pagaie!?

des rames

ne retrouve pas le nom de l'embarcation, ni les situations évoquant une activité dans l'eau, il n'y pensait pas. Sa mère dit "canoé".

c'est ça j'ai pris.

Quoi d'autre?

- béline (= bouling)

- Encore été cuisine

A fait, c'était cara de pâtes.

?...pas compris

cocara (= carbonara)

(à voix chuchotée): .pâtes à la dent

spagetti à la carbonara?

oui c'est ça.

Il ne sait pas dire brochettes.

Langage et cognition

Je lui propose une classification des nombreuses images restantes: enlever les photos où sont présents les éducateurs afin de rechercher le nom de ses camarades qu'il ne peut évoquer sans support.

On cherche donc les photos où figure Théo, encore Théo...

Puis ceux qui sont avec lui: Corentin. Jojo (surnom car il refuse le prénom proposé par sa mère qui rappelle qu'on l'appelle bien lui Yoyo).

On découvre Hacine, Royine (Aurélien) Julie (éducatrice d'un autre groupe). Vincent (d'un groupe plus large).

Sur d'autres des animaux qu'il évoque à partir de la photo d'un loup. un tin (bouquetin) pelu (il a rapporté une peluche)

Reste la question cruciale de lui faire comprendre qu'il ne suffit plus seulement de rester présent au lieu de partir dans son monde imaginaire où il "est" le Docteur Who, de différencier les baisers d'amour de ceux des salutations d'usage... mais de "cadrer" sa sexualité au delà des limites posées aux étreintes dans nos embrassades.

La question du "toucher"

Je découvre que ses parents n'auraient pas abordé frontalement ce type de questions, répondant au cas par cas des problèmes que pouvaient causer son comportement, et je ne sais plus trop comment je l'aborde à la base en parlant de "maman". Je crois me rappeler que la mère avait évoqué un "enfant" bouquetin, pas la maman. En effet lorsque j'évoque la sienne, il dit très vite en baissant la tête " ai pas de maman".

Je bondis sur un petit livre sur la sexualité que j'avais préparé au cas où... (le 1er, celui des enfants de maternelle) et rétorque "mais tout le monde a une maman, les bébés grandissent dans le ventre de la maman. Toi aussi, regarde." Si les mots ne portent pas avec lui, les images ont un impact, depuis toujours le dessin est au coeur de notre relation. Alors bien sûr, il "plonge".

J'ai déjà décrit ce comportement qui montre l'impact de ce qui se dit et qui le dérange. Cela s'est produit dans nos "discussions" sur grandir, l'argent etc...

Il aperçoit quelques images qui passent rapidement, montrant que le bébé grandit dans le ventre, sa sortie, j'en saute et arrive sur celle ou l'instit, que je commente comme un éducateur, intervient auprès de 2 enfants qui crient par "qu'est-ce qui se passe?" Là je lui laisse les images sous les yeux en lui lisant les bulles (tu peux lire avec moi) et commentant la situation évoquée: une dispute: "c'est lui qui a commencé. Il m'a tiré les cheveux" Je précise la situation "tu te disputes bien avec ta soeur!. Voyons que dit-il aux enfants?"

Quand on se sent mal on a aussi le droit de dire non!

Quand on se sent mal on a aussi le droit de dire non!

Au garçon: "Allons donc Maud n'a pas aimé que tu lui tires les cheveux, toi tu n'as pas aimé qu'elle te frappe. Personne n'aime se faire mal..."

Une discussion s'installe, les enfants interviennent... et le moniteur ajoute "on a le droit de dire non, pas juste quand ça fait mal! Quand ça déplait d'être touché..." Et chacun d'apporter sa pierre aux situations concernées, le baiser forcé, les grands qui serrent dans leurs bras, les chatouilles,  "moi j'aime pas que quelqu'un me touche quand je ne veux pas! Même si c'est quelqu'un que je connais" . Et l'adulte énonce les "règles" suivantes "un MAUVAIS toucher on se sent mal. on a le droit de dire NON. Même à quelqu'un qu'on connait... Et on peut en parler comme Maude l'a fait". Et le groupe en arrive au BON TOUCHER, "on se sent bien et on peut en parler aussi, comme vous le faites en ce moment."

Il est trop tard pour aller sur l'ordinateur. Mais Yann est tout à fait conscient d'être concerné par cette discussion. Ce sera à vérifier dans 15 jours, à la prochaine séance. Entre temps, il y a eu une réunion avec tous les parents et la maman a demandé s'il y avait un psychiâtre référent car j'avais envisagé de lui demander de l'aide le cas échéant (il n'a jamais été suivi par quelque psy que ce soit dans aucun de ses établissements). Je n'ai rencontré l'équipe qui le prenait en charge que l'année passée pour faire le point sur les difficultés d'intégration qu'il manifestait... et sa marginalité en vue de son intégration en SAS. Cela m'a permis de réorienter notre travail.

EN GUISE DE CONCLUSION PROVISOIRE

Yann présente un langage réduit, "ai pas de maman" exprime son désir d'autonomie, et nous avons été amenés déjà à "travailler" autour du "principe de réalité", de la différenciation des situations où il pouvait "s'évader" ou non, dans l'environnement très protégé de l'établissement précédent. Ce qui a toujours posé problème, de mon point de vue, c'est le problème des consignes posées verbalement, et de plus collectivement. Il faut trouver la voie (et la voix) qui permettra au message de passer. Les mots restent vides de sens dans ce genre de situations pour ceux qui les prononcent, du langage tout fait. Sans parler de leur syntaxe. Yann est dans un langage de type énonciatif comme le situe bien les dialogues/récits introduisant cet article. Il n'a pas été éduqué dans un système mettant en jeu des neurones miroirs par l'imitation et la répéition, le conditonnement qui sécurise en particulier les trisomiques: il a toujours été difficile de lui faire répéter quoi que ce soit car sa parole n'évolue que très lentement.

Pour répondre à la question posée en début d'article, l'aspect fusionnel de ses relations affectives (il a un lien particulier à Tony qu'il connait depuis l'enfance, il semble qu'il se soit fait un nouvel ami, justement celui qui s'est plaint d'être frotté...) le rendrait influençable, dans des situations qui me semblent dominées par l'ambivalence des jeunes concernés à l'égard de ce genre de comportement. Deux autres livrets sur la sexualité l'attendraient jusqu'à l'âge adulte s'il n'était trisomique et avec un retard mental si important. Il est loin d'avoir la capacité de représentation et d'expression d'Artus qui a pu "raconter" "le cauchemar des filles" à l'adolescence. Comment l'aider à grandir sur ce plan?

A suivre sur le blog sos pour la séance suivante.

 

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Sur la voie du "symbolique"?

Publié le par Jaz

L'image qui a fait "tilt"!

L'image qui a fait "tilt"!

Quel rôle jouent les objets, les images pour que l'enfant puisse mettre en relation les sons qu'il produit et la forme qu'ils prennent en se combinant avec le sens de cette forme dans un système de langue, autrement dit qu'il découvre la double face du signe linguistique?

 

Cette question justifie en partie la problématique d'une épreuve proposée aux enfants de maternelle à partir d'un support de 3 images à mettre en place pour retrouver leur histoire et la raconter. C'est une pratique courante en rééducation où on propose ce type d'images à l'enfant qui n'arrive pas à bien parler par lui-même, en lui donnant un "modèle" d'énoncé pour qu'il "apprenne" à raconter. Ce n'est pas "ma" pratique car je préfère l'y amener par d'autres voies, en particulier le jeu symbolique et la reconnaissance de lui comme sujet. J'ai proposé ces images aux enfants pour tenter d'analyser comment ils réagissaient à ce type de support dit "iconique", que ce soit pour les disposer sur la table (séquentialité) et/ou pour savoir quel type de conduite cognitivo-linguistique ils adoptaient.

Il est classique en effet d'utiliser le support d'images pour analyser où en est l'enfant dans son développement. D'une conduite d'énumération de ce qu'il perçoit de l'image j'ai pu vérifier les étapes suivantes révélées par le très très vieux test de Binet Simon du début du 20e siècle à savoir description puis interprétation. L'énumération (cognitif) renvoie à une étape de dénomination (linguistique) et à la constitution du stock lexical souvent accompagnée du pointage gestuel et/ou marqué linguistiquement.

Comment l'enfant en arrive-t-il à dénommer relève de monographies plus que de recherches dites scientifiques car il n'est pas facile de vérifier "objectivement" des hypothèse qui relèvent de tel ou tel paradigme de tel ou tel laboratoire de recherche. Les logiciels comptent ce qu'on a choisi de leur donner à compter. Mais c'est un autre débat...

Je vais donc présenter, là encore, des extraits de thèse

Comment l'enfant tout venant découvre-t-il la valeur de représentation de l'objet que figure l'image de cet objet?

"L’image peut constituer la base d’une expérience d’identification de l’opération de référenciation par la fabrication d’une sémiose.

J’ai été témoin d’une découverte de cet ordre. R* 13 ou 14 mois reste en contemplation devant une image affichée à sa hauteur sur un mur, représentant un nounours dans une poussette jouet (voir l'image). Je l’aperçois en passant et poursuis mon chemin dans le couloir sans aucun commentaire. Le lendemain, la scène se renouvelle, je passe à côté comme la veille, mais il vient me chercher, pointe l’image, très heureux (il ne parle que ce que j’appelle le “langage singe”) et m’entraine dans le couloir où se trouve (hors de champ de perception de l’image) sa poussette qu’il me montre en jubilant. Il avait eu besoin de me signifier la référence de sa désignation d’une représentation figurative à l’autre, comme pour me faire part de sa découverte.

 

L’image est donc un substitut de l’objet et sert ainsi de support à des opérations de catégorisation, qui sur le plan cognitif, avec le support de la dénomination permettent à l’enfant de classer, comparer, différencier[1]… Il n’est pas encore question de récit, mais de faire fonctionner une sémiose à l’égard des objets, en établissant ces relations catégorielles.

L* 17 mois était allé chercher deux grands kangourous/nounours identiques dans une autre pièce et s’apprêtait à les mettre dans la baignoire qui se remplissait. Je l’arrête en lui disant qu’on ne peut pas les mettre dans l’eau. Ne parlant pas encore, elle me montre alors, le petit kangourou, jouet en plastique, resté sur le bord de la baignoire, et que ses frères avaient mis dedans la veille pour jouer dans l’eau avec elle.

Tout s’est passé comme si elle avait établi une relation entre des objets identifiés, en les rapprochant dans une première classification, malgré leurs différences au niveau de la perception, sélection prémisse d’une dénomination, classe nominale spécifiée, et en avait surgénéralisé un attribut qui n’appartenait pas à cette classe mais à la matière dont l’un de ces objets était constitué, déterminant une fonction pratique « susceptible d’aller dans le bain ». L’identité formelle des deux kangourous/nounours avait peut-être induit celle de l’autre kangourou malgré les différences perceptives (taille, matière), alors qu’elle ne disposait pas du mot en expression et n’avait pas eu l’occasion de l’entendre souvent. Cette étape est-elle préalable à la reconnaissance sur image car elle n’en avait probablement pas vu et l’avait peu entendu nommer autrement que comme "doudou" ou "Kangou" ?…

L* m’a intriguée également lorsqu’elle a essayé de comprendre, avec ses premiers mots (en l’occurrence “papa”) vers 12-13 mois, le moi/toi/papa, jeu de désignation que j’avais instauré pour me nommer et me situer ainsi dans la famille. Cela lui plaisait beaucoup : elle désignait l’un ou l’autre, surtout son père et elle-même, geste qu’elle accompagnait du seul mot qu’elle connaissait "papa". Quatre mois plus tard, en leur absence, elle recherche et me pointe les membres de la famille présents sur des photos au mur, en des lieux divers de sa maison, et poursuit son jeu en les recherchant sur des photos que je viens d’apporter. Elle ne dispose comme mots que de papa, maman, et "omé" pour désigner son frère aîné. Elle ne se nomme pas mais se désigne parfois, elle essaie de répéter ce que je dis mais comme pour elle parfois, sans essayer vraiment, et est tout heureuse quand je l’y encourage… Elle est très excitée de les faire tous exister ainsi en leur absence, au lieu de les réclamer.

Parallèlement elle connaît la fonction du téléphone qui lui a permis d’entendre leur voix quand elle n’était plus chez elle. Elle l’a beaucoup manipulé mais ce n’est qu’à partir du moment où elle a reconnu cette voix (manifeste dans l’expression de béatitude du visage) qu’une « représentation » a pu se former, ce qui a pu calmer ses pleurs. Chez elle, elle se balade avec les télécommandes, et commence à moduler une espèce de parole informe avec le téléphone qu’on lui réserve comme jouet, comme elle le fait, le soir, seule dans son lit. A qui s’adresse-t-elle alors ? Lorsqu’elle a vraiment commencé à parler, avec plaisir, elle a pu également (18 mois) amorcer la routine : allo, se nommer, nommer celui qu’elle entend (impliquant sa reconnaissance), dans la jubilation d'accéder à cette forme de communication.

A 21 mois elle maîtrise suffisamment de mots pour reprendre son jeu d’apprentissage et pointer tous les présents, à tour de rôle, sans s’oublier elle-même et en les nommant. Le ravissement qui se marque alors sur son visage vient-il de la nomination ou de la maîtrise de l’expression linguistique lorsqu’il lui faut différencier mamé de mémé (2 grand-mères)? Elle se couvre le visage de son doudou, pour être reconnue, mais le fait également tout de suite après avec mamé dans le plaisir de la nommer puisqu’elle veut bien jouer… Le jeu de coucou évolue ainsi avec l’âge et confirme sa relation avec ce que j’appelle dans les analyses de corpus d’enfants plus âgés en difficulté : la construction identitaire d’un sujet.

Ces deux exemples de bébés R* et L* concernent la relation à l’objet et à son représentant dessiné ou photographié[2], en relation avec la représentation de l’absent de la situation même d’énonciation. Au-delà de l’expérience directe, ce support donne lieu à des dialogues centrés sur la dénomination mais aussi à des commentaires qui élargissent le champ de l’expérience de l’enfant et lui permettent d’établir des relations avec ce qu’il découvre par lui-même. Ces dialogues introduisent un certain nombre de questions qui suscitent une première organisation structurale pour ce qui sera une phrase, et son extension, un récit organisé dans un contexte énonciatif. D’une image, on passe à plusieurs dans un contexte de série (cf. Bande Dessinée), ou aux images illustrant le livre qu’on explore avec l’enfant ou qu’on lui raconte.

J’ai insisté sur la fonction de l’image dans la mise en place du récit, commentaire d’images, commentaire d’action, pour situer les prémisses de ce qui devient, plus tard, quand l’enfant commence à avoir l’usage de la parole, une conduite narrative sans ce type de support. Cette analyse concerne des enfants bénéficiant de ce type d’environnement (le livre) et d’étayage de l’adulte.

Pour en revenir au récit que l’enfant est amené à produire, tout comme l’usage d’une syntaxe restreinte par la référence à la situation dans certaines familles, la famille peut ne jamais rien raconter et ne pas solliciter ce type de relation langagière lorsque la communication est centrée sur des échanges minimaux purement fonctionnels dans la gestion de la vie quotidienne. Tous les parents ne demandent pas à l’enfant de parler de ce qu’il a fait à l’école. Au mieux, l’interrogent-ils sur ses notes, et parfois, le fait qu’il ait du travail ou non. L’orthophonie est un lieu où peut se rattraper ce défaut d’intérêt familial pour une conduite que l’école, mais ne peut, à elle seule susciter cet intérêt et l’encourager chez l’enfant[3].

Le passage de l’objet à l’image serait ainsi un mode d’entrée dans une représentation d’ordre symbolique au sens culturel du terme. En outre, dans un contexte de rééducation, c’est avec un support d’image qu’on peut introduire, dans une référence partagée, des formes d’expression qui servent un temps de “formules”, en tant qu’énoncés tout-faits, pour la mise en mot. Il faut construire ce qui sera le cadre d’un récit spontané."

Notes

[1] J’ai donné l’exemple de l’utilisation d’images dans le cas de Benji lorsque j’avais essayé de lui faire prendre conscience de cette possibilité d’organiser des éléments (images du père castor) selon certains critères de ressemblance/différence, appartenance à une même classe fonctionnelle (du point de vue de leur utilisation) etc. dans cette période de, ce que j’ai appelé le, « formatage » de sa pensée, avant de passer au repérage des phonèmes, après l’épisode du « nuage » (préambule et CD Syntaxe et énonciation Annexe).

[2] Dans la partie méthodologie où j’ai passé en revue différentes démarches de recherche, j’ai signalé à propos de l’expérimentation, que des patients analphabètes pouvaient avoir des difficultés à identifier des objets dans des épreuves qui utilisent le support de l’image. Notre protocole comprenait l’identification de l’objet lui-même, puis photographié, puis dessiné pour nous assurer de la capacité des sujets de la population témoin d'adultes à les identifier avant de les proposer à une population d’aphasiques dans une épreuve de dénomination ( mémoire de F-Z. Benamar 1980). Dans l’épreuve de lecture et de compréhension en arabe que j’ai élaborée et validée, (ELCA doctorat de 3e cycle 1978), les enfants devaient identifier les jouets représentant les mots du test de lecture premier niveau, et les relations spatiales des phrases nominales où ils apparaissaient, et des images, images figurant des mots clés du texte de 2e et 3e niveau. Le soleil était représenté dans sa schématisation classique : 3 enfants sur 80 y ont vu une montre en utilisant le terme générique correspondant à « heure ». Cette dernière remarque reprend la constatation que A. Bentolila avait faite en Haïti, au cours d’un travail de recherche pour l’alphabétisation d’une population isolée, ils voyaient des cornes de bœuf au lieu d’un guidon (entretiens Nathan 1985).

[3] Cette remarque reprend la position que j’avais face aux modes de communication dans les familles, analysées dans la perspective de Lautrey qui les met en relation avec le développement cognitif (tableau I dans le chapitre IV) F.)

Jubiler

« éprouver, manifester une joie expansive et vive »

Je souligne ce terme dans cet article sur l’accès à la symbolisation car la jubilation accompagne ces découvertes, tout comme l’enfant se découvrant dans le miroir. J’ai rapporté la jubilation de Juju à 5 ans passés, réalisant que c’était l’histoire de son évolution que présentait le montage vidéo, l’écran faisant office de « miroir »...

Stade du miroir

…la jubilation de l'enfant au plaisir qu'il a de contempler l'image de son unité… formateur de la fonction « sujet » (Lacan). Mais il a aussi besoin du regard de l’autre pour se faire reconnaître (M. Klein).

Juju est un enfant IMC qui ne parlait ni marchait à 3 ans, « caché » jusqu’alors, présentant des traits d’autisme… Il vivait chez sa grand-mère maternelle. Sa tante maternelle a fait office de tiers séparateur entre sa mère et lui. Elle ouvrait cet enfant au monde (musée, cirque) et est venue une deuxième fois assister à une séance (la première il avait eu son premier « jeu » en manipulant un bouchon comme si c’était une petite voiture), l’accompagnant lui et sa mère pour regarder ensemble le montage vidéo qui présentait son évolution et que je souhaitais présenter à un festival. Julien s’est éloigné d’elle (la mère était seule de son côté) pour se rapprocher de l’écran en se désignant, montrant alternativement son image sur l’écran et lui-même, nous demandant de le reconnaître dans une jubilation extrême. (Préambule de thèse)

Extraits de thèse Représentation et expression...

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Paroles de trisomique

Publié le par Jaz

Artus Autoportrait Référence au modèle

Artus Autoportrait Référence au modèle

Artus (26 ans) et sa philosophie de la vie

Nous jouons au jeu de Jarnac qui implique tant d'opérations mentales... jeu qui succède à celui de trigo car il est un homme maintenant, et veut bien accepter l'orthophonie pour progresser au niveau de sa parole, dans une relation que ses parents souhaitent me voir maintenir avec leur fils,

Trisomique de 25 ans. Il déteste perdre et ce jour là il a gagné. Nous parlons tout en cherchant des mots pour remplir la grille, en cherchant à les modifier aux hasard des lettres qui s'ajoutent à chaque tour, nous comptons les points, en nous entraînant au calcul mental, à d'autres façons de compter. Après avoir beaucoup essayé et l'avoir perturbé à plusieurs reprises, je vérifie ainsi qu'il ne peut totaliser les points qu'en posant l'opération au tableau.

Au cours d'une de ces rencontres, il parle de bonheur. Je lui demande ce que c'est pour toi:

"le bonheur? savoir la joie en soi." Il ajoute "Je suis chanceux"

Et aujourd'hui?

"Le plaisir de jouer"

Il a beaucoup de mal à accepter de ne pas gagner. Sa figure se ferme et il est presque aussi fâché que quand on doit déplacer ou reporter nos rendez-vous. Mais il a appris à accepter ces contrariétés par un travail sur lui-même qu'il a exprimé une fois avec un mot que je n'arrive pas à retrouver, contenant toute l'ambivalence impliquée par ce qu'il était censé signifier :"pas contrarié". Ce terme introuvable qu'il énonce, aurait la valeur d'une dénégation en quelque sorte. J'ai très bien perçu à son ton et à l'expression de son visage le travail qui avait du réactualiser le discours maternel de la semaine précédente où il avait déjà fallu changer l'heure.

Il avait déjà eu cette expression lorsqu'à une nouvelle année il avait exprimé comme vœu:

"La joie pour les autres"

en énonçant tout ce qui allait mal sur terre. Qu'en était il de lui-même à cette époque de sa vie? J'avais cru entendre

"qui je suis?"

Nous en sommes peut-être là dans l'ici et maintenant de la gestion de l'atteinte narcissique que représente le fait de perdre au jeu.

Lorsque nous nous saluons à son arrivée, il me montre souvent la boucle de sa ceinture (animal puissant le plus souvent) qui est apparue dans les représentations de lui-même il y a 4-5 ans, lorsque nous travaillions sur la base de dessins, comme on peut le voir dans l'image qui initie ce post, réalisée en fonction de ce qu'il voyait en regardant sur lui ou dans le miroir. Ce dessin s’inscrit dans une suite de dessins marquant le passage de la stéréotypie (schématisme cf. trace des premières jambes effacées) classique qui précédait dans ses dessins, à la prise en compte de la réalité observable: il construit son image du corps en combinant ce qu'il "sait" cf. le logiciel du corps humain, les muscles qu'il souhaite avoir, et l'image qu'il perçoit de lui-même.

Nous nous sommes consacrés ensuite à différentes activités autour de l'écrit, puis certains jeux d'ordinateur pour qu'il accepte la différence de point de vue, des conflits à régler avec l'entourage, bref tout ce qui favorise l'autonomie pour l'intégration sociale d'une personne handicapée mentale dans un milieu même "protégé"... avant de privilégier l'apprentissage de "ne pas toujours gagner" dans des relations duelles...

NB. Artus est un pseudonyme certes mais je remercie le "sujet/patient" (et sa famille) qui a accepté que je présente son évolution depuis le départ de notre relation dans ma thèse et dans des articles (voir liens). Il en est de même pour tous mes patients qui sont heureux de lire les articles que je leur soumets au préalable.

Yann (20 ans)

a assisté à une grand concert/fête où j'ai chanté en duo dans l'immense salle des Fêtes, avec micro, au milieu de l'espace scène. Il a beaucoup chanté lui aussi lorsqu'il y avait des refrains partagés avec le public mais il me dit spontanément à la séance suivante, en arrivant, dans le moment de "langage" où nous revenons sur ce qui s'est passé depuis la dernière séance:

"T'as grosse voix, magnifique, grand chanteur" puis "moi chorale aussi".

C'est par la voix, ma voix dans la sienne pour qu'il me suive ensuite dans mes variations, en abandonnant sa stéréotypie de balancement du haut du corps, que Yann est entré dans une voix de "parole". Aussi chante-t-il souvent pour lui même, rêvant de participer aux émissions de la Voix. Entre rêve et réalité, il n'est pas encore tout à fait dans cette dernière comme en témoigne son parcours depuis 2 ou 3 ans.

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