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Page d'écriture : musique et notes

Publié le par Jaz

Ce n'était plus en allant à l'école mais en revenant, lui du travail, moi d'une répétition d'un chœur en début de soirée que cette rencontre improbable s'est réalisée.

Condamnée à attendre plus de 20 minutes le prochain RER, la banlieusarde que je suis "travaillait" sa partition du Dixit Dominus de Haendel. Mon voisin, un immense gaillard, entre 20 et 30 ans, m'aborde tout à coup et me demande "c'est de la musique ? Pour la guitare ?"

Pour une fois ce n'était pas un témoin de Jéhovah... ou autre prosélyte.

Et la conversation s'engage. Il se souvient et m'explique que, au collège, il avait appris un peu, avec du bonheur dans la voix et une expression de joie, mais ajoute comme honteux (manque d'assurance, peur de se tromper?) "do ré mi" en évoquant ce qu'il lui reste de ce temps déjà ancien.

il y avait, j'ai eu du mal à comprendre et reformule donc, divers groupes pour divers instruments, dont la guitare. "C'est pour quel instrument ce qui est sur la page?"

J'explique, la voix. L'accompagnement, l'orchestre, c'est plus bas sur la page, et tous ensembles cela fait l'harmonie. Je me retrouve alors comme dans un des premiers posts de ce blog, en lien ci-dessus, en train de lui expliquer :

"les notes c'est comme les lettres". Il est étonné mais intéressé. Je poursuis. "Avec les lettres on peut raconter plein de choses, avec les notes on peut faire des mélodies différentes à chaque ligne." Je lui montre les lignes (axe horizontal), qui racontent l'histoire, et leur rencontre (axe vertical)... "Il y a les hommes, les femmes qui chantent" ensemble pas toujours en même temps, il commence à réaliser quand je le dis la complexité de la chose, "et en plus avec les mots du texte, pour l'histoire que nous pouvons comprendre".

Il pense encore instrument, et me demande si cela peut être pour la guitare ou un autre instrument. "Les notes sont les mêmes pour tous". J'évoque rapidement l'orchestre qui en comporte plusieurs, mais je dis aussi que les notes de ces dernières lignes permettent de le remplacer au piano, ou à la guitare et que pour cette dernière on peut s'en passer en apprenant les tablatures et les diagrammes d'accords (Manu me l'avait démontré en refusant de passer par les notes en fin de prise en charge). Ce qui compte c'est de partager ce qu'on fait entendre.

Je me replonge dans ma partition et lui dans sa récupération d'une dure journée de travail (il s'était ainsi excusé d'avoir du boire une gorgée d'une canette pendant notre échange). Nous avions partagé un même moment de bonheur autour de la musique.

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Handicap Langage Evaluation (trisomie)

Publié le par Jaz

Travail de répétition avec support visuel

Travail de répétition avec support visuel

Comment réaliser vraiment que Yann progresse en langage ? Retard de langage, retard de parole, à 20 ans cela n'a plus guère de sens. Ce n'est pas avec des tests bien sûr ! Sa mère, que le découragement guette parfois, ne peut s'en apercevoir. Pour moi c'est beaucoup plus facile, je ne le vois que de temps en temps d'une part, pas même une fois par semaine, et j'ai des outils théoriques qui, non seulement guident mon étayage, mais en suivant les pistes qui s'ouvrent, me permettent de "réaliser" son évolution.

Depuis toujours je suis allergique aux tests. Ce qui m'avait le plus choqué, en matière d'handicapés mentaux, c'était la panacée du MLPV. Que RONDAL me pardonne, je suis intéressée par la qualité et non la quantité de mots dans un énoncé et que dire du rapport à la pensée?. Je peux le discuter si cela peut intéresser quelqu'un...

Fermons la parenthèse en revenant à Yann. Il y avait eu la condition première, rappelée dans un ancien article, le coup au coeur d'un regard. Le pont qui permet la mise en place d'un étayage. J'ai toujours fait une différence entre acquisition du langage et apprentissage. Et c'est bien de cela qu'il s'agit en l’occurrence. On évalue un apprentissage avec des épreuves standardisées quand il repose sur la répétition et l'imitation d'un modèle. Ce qui m'intéresse, c'est la fonction que remplit ce langage utilisé en situation de communication (ou de réflexion quand on se l'adresse à soi-même). Outil de relation à l'autre, mais aussi support/témoin du développement de la pensée dans la dialectique des relations entre pensée et langage.

La séance précédente a servi de support à une amorce de discussion sur l'étayage,

La séance suivante, Yann, 20 ans donc, a apporté son téléphone et nous regardons les photos qu'il a prises dernièrement. Du fait des vacances, il n'y a eu ni Kapoeira ni percussion, ce sont donc d'autres thèmes qui serviront de support à son expression verbale à partir d'un support d'images révélant d'ailleurs ses intérêts. Sa mère est présente et précise parfois... Les mots sont souvent déformés et la 3e syllabe a du mal à se maintenir... Pour la transcription de ses paroles, elles sont notées en bleu, le plus souvent en langage clair...

- il me montre son chat "poucette" (en fait pucette)

- des drapeaux, le premier une étoile de David. "Mon pays". C'est quoi ton pays ? "Quand bleu blanc rouge". Retour à la photo : c'est quoi? représente quel pays? "Israël" (compréhensible) "ça c'est l'rope". Sa mère explique, un ensemble de pays. Je reformule : beaucoup de pays qui se touchent. Chaque étoile un pays.

- une série de cabines téléphoniques "Angleterre". (compréhensible)

- "salade de fruits avec maman". Introduite ainsi elle précise qu'il a fait beaucoup de kaplas.

- kaplas. Il s'éclate avec tous les soirs. "ouais, c'est (l)a plein kaplas". Il me montre un splendide train. Sa mère m'explique qu'il avait sorti une photo d'internet, sans mode de construction et réussi à le reproduire exactement.  "là c'est pas la même, un pont ça, rails, des trains".

- thèmes alimentaires (sa mère avait prévenu) "ça la tomate" "cuisse de dinde à la ta" (moutarde).

- "Oh ce chien". Ce sont des photos du W-E portes ouvertes aux artistes. Photos de sculpture: "enfant, éléphant, (l)ion, cheval. Des motos, mateaux". On répète -mar-teau.

- "rosto" (chez Ernesto) "qui" (percu + guitare). Guitare aussi chez eux.

- "okori" un gorille. Travail de répétition, plus ou moins réussi la 7e fois. "C'est un masque" parfaitement répété.

- "c'est cuisine" La tienne? "o esto".

- "t'as pas egadé se(r)pent, regade la tê(te). Rega çui-la ma péféré."

- Je dis alors c'est une mosaïque : "é plein couleurs"

- "c'est un chèque" (échiquier).

Pour répéter il se met dans ma voix. Je l'écris, cela devient plus facile, j'ai fait des paniers sous les syllabes (voir l'image en tête d'article).

Je dis alors c'est - l'atelier -  en n'écrivant que le premier panier. Il a un suport visuel pour cibler les autres syllabes et les retrouver. Nous n'en sommes plus à marquer les syllabes mains dans les miennes, pour ne pas en escamoter. Le dessin des paniers les évoque mais le lien ne peut se faire spontanément.

Je combine cette stratégie avec le support d'un geste que j'utilisais avec un handicapé mental grave adulte, épileptique, dysartrique, qui avait réussi à parler et acquis le niveau se grande section de maternelle. Sa voix dans la mienne, la continuité est assurée par mon doigt qui glisse vers le haut de son bras sans qu'il le retire. C'est une étape indispensable pour qu'il puisse répéter sans syllaber. Il y avait eu le grand mouvement de tout le corps qui lançait le mot en quelque sorte, et maintenant ce mouvement plus réduit dans un contact jusque là refusé.

Il va réussir à retrouver "l'atelier".

- "J'ai vu un chat" Pucette? "non i semble un peu".

- Il n'a pas de problème pour des cygnes (deux syllabes). Il n'y a pas le problème du 3e élément. Il poursuit : "Des cygnes, cygnes. J'ai dit 2 fois".

- il a photographié l'atelier de sculpture et nous partons à la recherhce d'outils à identifier. Je dois les nommer: montre moi la pince. L'étau. Cherche une lime (non) "ah des pinceaux. Des coff(r)es.."

- "J'ai dit je commande à Noël" Quoi? "Le roi lion a dvd. Le piano. Le roi des pirates"

- "Antony et moi. L'ai vu 2 fois... un peu moins, en percussion"

- Un plat. Ne se rappelle pas son nom.

Nous passons à l'ordinateur. Je lui propose de se débarasser un peu: "non c'est ma sacoche. J'suis content moi" Resté devant le piano midy, il joue et s'enregistre avec un immense bonheur sur le piano midy heureux de retrouver ce qu'il vient de faire.

DISCUSSION

Les corpus que je recueille sont presque toujours notés en bleu pour pouvoir être parcourus du regard. Comme l'apporche n'est pas quantitaive, il est important de les situer dans leur contexte, dans l'échange, dans un type d'étayage qui cible soit l'articulation, soit la parole, soit la constitution d'un lexique etc..., Dans un retour sur les articles qui soulignent pas à pas sa progression, on peut noter une évolution depuis un an, mais sur quoi porte-t-elle ? Un article de septembre de l'année dernière en présente la charnière : le déclic en rappelant les types de supports qui avait permis d'en arriver là.

Il y avait eu ensuite les kaplas et le travail de construction, dans l'espace puis dans celui de la page pour le présenter, qu'il avait réalisé de lui-même, sans aucune intervention extérieure. Il se débrouille très bien sur internet. Le travail sur le temps et la mise en place des mots de la situation envisagée... Les articles d'avril avec leurs corpus. Le passage de l'expression corporelle, à l'utilisation de symboles avant celle des mots pour dire, lorsque Yann a commencé à s'opposer pour de bon. La crise des 3 ans en quelque sorte. Les cadres de vie se précisent et les interdits se posent en particulier lorsqu'il change d'établissement pour commencer à "travailler".

Ce qui m'a le plus étonné au cours de cette séance, c'est le fait qu'il m'indique par un commentaire la pluralité des cygnes en le répétant 2 fois.

Mon mémoire d'orthophonie (1961) portait sur l'expression du genre et du nombre au début du langage et ma population de recherche concernait des enfants de 3 ans. La première stratégie obervée consistait à répéter le mot.

C'est bien ce qu'il fait, mais... il attire mon attention dessus ce qui m'amène à formuler l'hypothèse suivante: tout se passe comme si, l'utilisation de "des cygnes" était une sorte de figement syntagmatique, et que Yann découvrait le mot en tant qu'unité significative et la notion de nombre prélude au pseudo-concept (Vygotski) de pluralité.

Comme pour les "apprenants" de tout bord, il n'a pas encore la notion de genre des mots et utilise les deux comme indifféremment.

Sinon, il a également réussi à répéter des mots, acceptant même un contact physique qui le dérangeait, comme s'il percevait l'aide que cela lui apporte.

Autre hypothèse : il ne combine pas encore de lui-même sa connaissance d'un mot par l'image et sa réalisation écrite, faute de représentation adéquate au niveau auditif, d'autonomie des unités significatives au niveau de sa parole. Mais si la 3e syllabe n'est pas stable, elle est en voie d'installation car il accepte de plus en plus de répéter. Il manifeste une joie immense à chaque réussite (qui lui a beaucoup coûté!).

Son langage est typiquement énonciatif. Le support d'images sucite la dénomination mais il compare (i "(res)semble" "un peu") , évalue ("vu...un peu moins"), commente la situation (jouer au piano sur l'ordi) "j'suis content moi". Il est très présent dans la relation à l'autre et ne craint pas de le solliciter:

"t'as pas egadé se(r)pent, regade la tê(te). Rega çui-la ma péféré."

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