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Paroles de trisomique

Publié le par Jaz

Artus Autoportrait Référence au modèle

Artus Autoportrait Référence au modèle

Artus (26 ans) et sa philosophie de la vie

Nous jouons au jeu de Jarnac qui implique tant d'opérations mentales... jeu qui succède à celui de trigo car il est un homme maintenant, et veut bien accepter l'orthophonie pour progresser au niveau de sa parole, dans une relation que ses parents souhaitent me voir maintenir avec leur fils,

Trisomique de 25 ans. Il déteste perdre et ce jour là il a gagné. Nous parlons tout en cherchant des mots pour remplir la grille, en cherchant à les modifier aux hasard des lettres qui s'ajoutent à chaque tour, nous comptons les points, en nous entraînant au calcul mental, à d'autres façons de compter. Après avoir beaucoup essayé et l'avoir perturbé à plusieurs reprises, je vérifie ainsi qu'il ne peut totaliser les points qu'en posant l'opération au tableau.

Au cours d'une de ces rencontres, il parle de bonheur. Je lui demande ce que c'est pour toi:

"le bonheur? savoir la joie en soi." Il ajoute "Je suis chanceux"

Et aujourd'hui?

"Le plaisir de jouer"

Il a beaucoup de mal à accepter de ne pas gagner. Sa figure se ferme et il est presque aussi fâché que quand on doit déplacer ou reporter nos rendez-vous. Mais il a appris à accepter ces contrariétés par un travail sur lui-même qu'il a exprimé une fois avec un mot que je n'arrive pas à retrouver, contenant toute l'ambivalence impliquée par ce qu'il était censé signifier :"pas contrarié". Ce terme introuvable qu'il énonce, aurait la valeur d'une dénégation en quelque sorte. J'ai très bien perçu à son ton et à l'expression de son visage le travail qui avait du réactualiser le discours maternel de la semaine précédente où il avait déjà fallu changer l'heure.

Il avait déjà eu cette expression lorsqu'à une nouvelle année il avait exprimé comme vœu:

"La joie pour les autres"

en énonçant tout ce qui allait mal sur terre. Qu'en était il de lui-même à cette époque de sa vie? J'avais cru entendre

"qui je suis?"

Nous en sommes peut-être là dans l'ici et maintenant de la gestion de l'atteinte narcissique que représente le fait de perdre au jeu.

Lorsque nous nous saluons à son arrivée, il me montre souvent la boucle de sa ceinture (animal puissant le plus souvent) qui est apparue dans les représentations de lui-même il y a 4-5 ans, lorsque nous travaillions sur la base de dessins, comme on peut le voir dans l'image qui initie ce post, réalisée en fonction de ce qu'il voyait en regardant sur lui ou dans le miroir. Ce dessin s’inscrit dans une suite de dessins marquant le passage de la stéréotypie (schématisme cf. trace des premières jambes effacées) classique qui précédait dans ses dessins, à la prise en compte de la réalité observable: il construit son image du corps en combinant ce qu'il "sait" cf. le logiciel du corps humain, les muscles qu'il souhaite avoir, et l'image qu'il perçoit de lui-même.

Nous nous sommes consacrés ensuite à différentes activités autour de l'écrit, puis certains jeux d'ordinateur pour qu'il accepte la différence de point de vue, des conflits à régler avec l'entourage, bref tout ce qui favorise l'autonomie pour l'intégration sociale d'une personne handicapée mentale dans un milieu même "protégé"... avant de privilégier l'apprentissage de "ne pas toujours gagner" dans des relations duelles...

NB. Artus est un pseudonyme certes mais je remercie le "sujet/patient" (et sa famille) qui a accepté que je présente son évolution depuis le départ de notre relation dans ma thèse et dans des articles (voir liens). Il en est de même pour tous mes patients qui sont heureux de lire les articles que je leur soumets au préalable.

Yann (20 ans)

a assisté à une grand concert/fête où j'ai chanté en duo dans l'immense salle des Fêtes, avec micro, au milieu de l'espace scène. Il a beaucoup chanté lui aussi lorsqu'il y avait des refrains partagés avec le public mais il me dit spontanément à la séance suivante, en arrivant, dans le moment de "langage" où nous revenons sur ce qui s'est passé depuis la dernière séance:

"T'as grosse voix, magnifique, grand chanteur" puis "moi chorale aussi".

C'est par la voix, ma voix dans la sienne pour qu'il me suive ensuite dans mes variations, en abandonnant sa stéréotypie de balancement du haut du corps, que Yann est entré dans une voix de "parole". Aussi chante-t-il souvent pour lui même, rêvant de participer aux émissions de la Voix. Entre rêve et réalité, il n'est pas encore tout à fait dans cette dernière comme en témoigne son parcours depuis 2 ou 3 ans.

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Le bonheur d'apprendre ... (Yann trisomique)

Publié le par Jaz

parler: mouvement et séquentialité dans le visuel comme dans l'auditif
parler: mouvement et séquentialité dans le visuel comme dans l'auditif
parler: mouvement et séquentialité dans le visuel comme dans l'auditif

parler: mouvement et séquentialité dans le visuel comme dans l'auditif

Yann manifeste une telle joie à chaque réussite, c'est à dire à chaque fois qu'il a réussi à aller plus loin, capter une nouveau mot en le prononçant comme je l'exige par exemple, une telle joie que je ne peux m’empêcher de réfléchir à comment je peux l'aider encore et toujours. A vie, la mienne étant maintenant plus courte que la sienne... il a l'avenir devant lui.

C'était évident depuis toujours dans les jeux, il commente, s'exclame, refuse de poursuivre, manifestant une sorte de métacognition, d'autoévaluation de ce qu'il arrive à faire, comme pour un entraînement sportif, juste un peu plus que la limite qu'on sent atteinte.

Mais là, dans le domaine du langage, il manifeste un tel bonheur lorsqu'il arrive à se faire comprendre, donc à couler son expérience vécue dans des mots qui répondent aux questions d'étayage, que j'y vois un langage qui se constitue, dans l'interaction pensée/langage qui se structurent de ce fait l'un/l'autre. Qui dit structure dit rappel possible pour franchir une étape, progresser vers cette autonomisation tant recherchée de part et d'autre (famille/thérapeute), même par lui, avec l'âge. Deux articles récents sur le blog sos en montrent la façon dont se manifeste cette demande de sa part et la façon dont nous avons tenté de la gérer.

Comment l'aider à structurer sa parole, favoriser l'évocation des mots d'un vocabulaire encore très restreint, comment obtenir ce lien entre les syllabes qui donne l'unité "intonative" du mot dès 3 syllabes? Chaque séance marque une étape vers cet objectif et, stimulée par cette joie que sa réussite lui procure, j'invente chaque fois quelque chose de nouveau qui nous fait avancer un nouveau point dans cette suspension qui nous attend marquée dans le titre même.

Il y avait eu tant d'essais de toute sorte, depuis les spectacles, la toupie musicale des premiers temps, la valorisation du chant, le travail autour du rythme, de la visualisation de sa voix, de la syllabation, renforcée par la visualisation de l'écrit, et même une fois d'un grand mouvement de fond pour faire venir les mots... et hier, je suis encore partie ailleurs, une autre étape...

Il va aller en colonie certes, dans les "montagnes", du côté de "la Suisse", "deux fois", toutes paroles lâchées pour répondre à ma question, déformées mais identifiables. Avec le grand bonheur de parvenir à se faire comprendre. Où va-t-il aller?

Il répond par deux syllabes "pa-nan" sa mère reprend Pra-lo-gnan.

Dyslexique, j'ai du mal à répéter ce mot moi-même et comme il me regarde (ce qui est loin d'être toujours le cas) je l'accompagne d'une esquisse des gestes Borel pour en prononcer les syllabes. Et un nouveau schème visuo-praxique va ainsi pouvoir se constituer, syllabe par syllabe, d'abord, pour obtenir la précision et l'association de la réalisation du geste associant mouvement de la main et articulation. Yann va le reprendre à son compte d'abord, mais il faudra l'exiger jusqu'à ce qu'il puisse s'en passer. C'est une première étape que j'impose à sa mère qui me suggérait d'avoir recours à l'écriture comme nous le faisions jusque là. Le niveau des représentations mentales de Yann (20 ans) ne lui permet pas encore de l'utiliser comme geste de rappel, ce qu'il est censé être.

Tout se passe comme si, dans un premier temps les mouvements de la main entraînaient ceux de la bouche, puis, lorsqu'ils sont en place, permettaient les juxtapositions de syllabes pas encore enchaînées.,, même si leur enchaînement gestuel se fait de plus en plus rapide (et simplifié): p (main projetée en avant) ra avec la main ouverte pour le a, l (le doigt monte devant la bouche qui prononce la syllabe) lo, gnan (qu'il prononce gnon en mettant l'index et le majeur à cheval sur le nez). La syllabation est encore sous-jacente et c'est alors que le mouvement du mot proposé ce jour se combine avec des entrainements précédents:

- celui du grand balancement ce que j'ai appelé "la danse des mots" (s'étayant sur sa propre pulsion),

- l'occupation de l'espace réalisée par "tranches" avec des chemins pour les relier le jour du cactus,

- en le transposant dans le champ auditif, dans un geste du corps qui est comme une offrande; les deux mains posent le pra, paume ouverte, s'unissent pour monter le lo, et le gnan les fait s'ouvrir en se posant à nouveau, en écartant les bras tout en haut...

Avant même de l'avoir posé ainsi, Yann s'était essayé à le dire une fois en chuchotant, comme en cachette et nous l'avions félicité, après coup, car nous parlions différence pédagogique, sans insister. J'explique alors que, comme les enfants qui entrent dans le langage, il s'essaiera à le retrouver. N'est ce pas important quand on est "grand" de pouvoir dire où on va! De fait il le réussira de temps à autre sans qu'on le lui demande, pour lui même, si heureux de réussir, comme il le sera ultérieurement la même séance dans le jeu de "range ta chambre" quand il en comprendra les consignes qu'il faut encore décomposer...

Le bonheur d'apprendre ... (Yann trisomique)

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